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Plusieurs interviewés ont dit qu'il arrivait que les tueries paraissent justifiées en faisant passer des innocents pour des terroristes, souvent lors d'incidents où des troupes américaines avaient ouvert le feu sur des foules d'Irakiens sans armes. Les soldats arrêtaient les survivants, sous le prétexte qu'ils étaient des terroristes, et laissaient des fusils d'assaut AK-47 près des cadavres pour faire croire que les civils tués étaient des combattants.
« Tous les bons flics portent des « throwaway guns », des armes à laisser sur place,)ï a dit le caporal Joe Hatcher, 26 ans, qui a servi avec le 4ème régiment de cavalerie à Ad Dawar en 2004. i[Si vous tuez quelqu'un et qu'il est sans arme, vous posez le « throwaway » à côté du cadavre ». Les victimes qui n'étaient que blessées étaient alors arrêtées et accusées d'être des insurgés. (...) Les barrages de contrôle Les « check points » militaires américains qui couvrent l'Irak, selon 26 soldats et Marines qui y ont participé - à Tikrit, Bagdad, Karbala Samarra, Mossoul et Kirkouk - étaient souvent mortels pour les civils. Des Irakiens sans armes étaient souvent pris pour des insurgés, et les règles d'ouverture du feu étaient floues. Les soldats, craignant des kamikazes, tiraient souvent sur des véhicules civils. Neuf de ces soldats ont dit avoir vu des civils être la cible de tirs à des barrages de contrôle. Ces incidents étaient tellement fréquents que l'armée américaine ne pouvait pas enquêter à chaque fois, ont dit certains vétérans. « La plupart du temps, il s'agit d'une famille, a dit le sergent Cannon, qui a pris part à une demi-douzaine de « check points » à Tikrit. Mais de temps en temps, il s'agit d'une bombe, et c'est ça qui fait peur, vous savez ». (...) Aux barrages de contrôle, les soldats devaient prendre la décision d'employer la force létale en une fraction de seconde, et les vétérans ont dit que la peur dominait souvent leur choix. (...) Pendant l'été 2005, le sergent Millard, qui servait comme aide de camp d'un général à Tikrit, a participé à un briefing au sujet d'une fusillade à un barrage de contrôle, où il s'occupait du projecteur. « Une unité avait mis en place un « check point » sur une route, avec un gamin de 18 ans derrière une mitrailleuse de calibre 50 montée sur un véhicule, dit-il. Une voiture arrive sur lui à grande vitesse, et il décide en un instant qu'il s'agit d'un kamikaze, alors il appuie sur la détente et tire 200 balles sur le véhicule en moins d'une minute. Ça a tué une mère, un père et deux enfants. Le garçon avait quatre ans, et la fille trois ans. Le briefing donné au général était atroce. Je veux dire, il y avait des photos. Et un colonel s'est tourné vers l'état-major de la division au grand complet, et a dit « Si ces ***** de hadji apprenaient à conduire, cette merde n'arriverait pas » ». Que des officiers supérieurs aient partagé cette attitude ou pas, ont dit les interviewés, les soldats étaient rarement mis en cause pour avoir tiré sur des civils à des barrages. Huit vétérans ont décrit l'attitude générale comme étant « mieux vaut être jugé par douze hommes, plutôt que porté dans un cercueil par six hommes ». Comme le nombre de soldats jugés pour avoir tué des civils était si bas, ont dit les interviewés, ils préféreraient le risque de passer en cour martiale plutôt que celui d'être tué ou blessé. Les règles de combat Plusieurs soldats ont dit que les consignes d'ouverture du feu étaient floues et destinées à assurer leur propre sécurité avant tout. Certains ont dit qu'on leur avait affirmé qu'ils avaient le droit de tirer s'ils se sentaient menacés, et que ce qui constituait une menace était ouvert à toutes les interprétations. « Au fond, ça revenait à de l'autodéfense : mieux vaut qu'ils soient tués plutôt que vous », a dit le sergent Bobby Yen, 28 ans, qui a servi à partir de novembre 2003 à Bagdad et Mossoul. (...) Le manque de règles communes à toutes les forces américaines obligeait les troupes à ne compter que sur leur propre jugement, a expliqué le sergent Jefferies. « On ne recevait pas de consignes précises. On nous disait « Ne soyez pas agressifs », ou « Essayez de ne pas tirer si vous n'y êtes pas contraint ». Qu'est-ce que ça veut dire ? » (...) Beaucoup d'incidents aux barrages de contrôle ne faisaient pas l'objet de rapports officiels, ont indiqué les vétérans, et les civils tués n'étaient pas comptabilisés dans les statistiques. Pourtant, à en juger par le nombre de tirs mortels aux « check points » décrits par les vétérans interviewés, de tels incidents semblent avoir été assez courants. (...) Un incident typique a eu lieu à Falluja en mars 2003, et a impliqué un groupe de policiers irakiens en civil. Plusieurs témoins directs l'ont raconté au sergent Mejia. Les policiers, à bord d'une camionnette blanche, poursuivaient une BMW qui avait brûlé un point de contrôle. « Le type que les flics poursuivaient a franchi le barrage sans s'arrêter, et je pense que les soldats avaient la trouille, alors, quand la camionnette est arrivée, ils ont ouvert le feu, a dit Mejia. Les policiers irakiens ont crié pour faire cesser les tirs, mais quand les soldats ont continué à tirer, ils se sont défendus, et c'est devenu un vrai accrochage entre les soldats et les flics. Aucun soldat n'a été tué, mais huit policiers y ont laissé la vie ». Les responsabilités Quelques vétérans ont dit que les fusillades aux « check points » étaient la conséquence d'une mauvaise communication, des signes mal interprétés, ou d'ignorance culturelle. « En tant qu'Américain, vous levez la main, avec la paume tournée vers quelqu'un et les doigts en l'air, dit l'adjudant Perry Jefferies, 46 ans, de la 4ème division d'infanterie, qui mettait en place des barrages de contrôle deux fois par jour à Diyala. Cela veut dire « arrêtez-vous » pour la plupart des Américains, et c'est un signal que l'on enseigne aux troupes pour dire « stop ». C'est le signal que vous employez à un « check point ». Mais pour un Irakien, ça veut dire « bonjour, venez ici ». Vous voyez le problème. Vous êtes à un « check point », et les soldats pensent qu'ils disent « stop, stop », et les Irakiens pensent qu'ils disent « venez ici, venez ici ». Et les soldats se mettent à hurler, alors les Irakiens s'approchent encore plus vite. Puis les soldats hurlent encore plus fort, et vous vous retrouvez rapidement en train de tirer sur des femmes enceintes ». « On ne peut pas faire la différence entre ces gens, dit le sergent Matt Mardan, 31 ans, du 1er régiment de Marines. Ils ont tous l'air d'Arabes. Ils ont tous des barbes, des moustaches. C'est comme aller en Chine et essayer de savoir qui est membre du parti communiste et qui ne l'est pas ». Mais d'autres vétérans ont dit que les nombreux incidents aux barrages étaient la conséquence d'un manque de responsabilité. Des décisions critiques étaient souvent laissées à la discrétion des soldats, et la hiérarchie militaire approuvaient régulièrement ces décisions sans mener d'enquête, ont-ils dit. Le capitaine Megan O'Connor, 30 ans, a servi en 2005 à Tikrit avec le 50ème bataillon de soutien. Dans son unité, a-t-elle dit, chaque cas d'ouverture du feu était signalé à la hiérarchie. Cependant, après avoir lu les rapports, le colonel absolvait généralement les soldats. « Il disait toujours que nous n'étions pas sur place, alors qu'il fallait leur donner le bénéfice du doute, mais qu'il fallait leur dire que ce qu'ils avaient fait n'était pas bien, et que le commandement les avait à l'oeil », a-t-elle dit.(...) La fusillade, à un « check point » de Bagdad en mars 2005, qui a coûté la vie à l'agent secret italien Nicola Calipari, qui escortait une otage libérée, cependant, a incité les autorités militaires à sévir et à durcir les règles, dit le sergent Campbell, qui était de garde à ce barrage. « Inutile de dire que notre unité était particulièrement surveillée, pour que cela ne se reproduise pas, a-t-il dit. Une des choses a été de nous dire « Chaque fois que vous tirez sur quelqu'un ou sur un véhicule, il faudra remplir un formulaire d'ouverture d'enquête ». Mais c'était tellement compliqué que les officiers supérieurs ont tout simplement cessé d'envoyer des rapports. Il n'y avait aucune incitation à dire « Nous avons ouvert le feu sur la voiture d'Untel » ». Le sergent Campbell a dit qu'il pense que le nombre de fusillades aux barrages a diminué après l'incident très médiatisé de la mort de Calipari, mais que c'était dû principalement au fait que les soldats ont été équipés de viseurs laser pour la nuit. « Entre le moment où nous sommes arrivés et notre départ, a-t-il dit, le nombre de civils irakiens tués à des « check points » est passé d'un par jour à un par semaine. Mais je précise que ce chiffre, comme toutes les statistiques, ne tient compte que des fusillades qui ont fait l'objet d'un rapport officiel ». Craignant les conséquences de ces incidents, le lieutenant Jonathan Morgenstein, 35 ans, de la 2ème brigade de Marines, a donné fin 2004 un briefing aux officiers et aux sous-officiers de son bataillon à leur QG de Ramadi, pour leur demander de se mettre à la place des Irakiens. « Je leur ai dit l'évidence, qui est qu'à chaque fois que nous tuons ou blessons quelqu'un qui n'est pas un insurgé, cela nous cause du tort, a-t-il dit. Je vous le garantis, cela veut dire qu'un Marine ou un soldat sera blessé ou tué. Un, c'est une bonne chose de ne pas tirer sur quelqu'un qui n'est pas un insurgé. Mais, deux, par souci de notre propre préservation, nous ne voulons pas que de telles choses se passent, parce la vengeance nous retombera dessus ». Réponses The Nation a contacté le Pentagone avec une liste détaillée de questions et une demande de commenter les descriptions d'abus et d'incidents spécifiques données par les vétérans. Le Pentagone a transmis notre demande au Centre d'information de la Force multinationale, à Bagdad. Un porte-parole nous a répondu par courriel. « Au nom de la sécurité opérationnelle, nous ne discutons pas des TTP (tactiques, techniques et procédures) employées pour identifier et attaquer les forces hostiles, a écrit le porte-parole. Nos militaires sont formés pour se défendre à tout moment. Nous sommes confrontés à un ennemi intelligent, qui étudie nos opérations et s'y adapte. En conséquence, nous ajustons nos TTP pour assurer une efficacité maximale au combat, et pour assurer la sécurité de nos troupes. Les forces hostiles se cachent parmi la population civile, et attaquent des civils et les forces de la Coalition. Les forces de la Coalition font très attention à minimiser les risques courus par les civils dans cet environnement de combat complexe, et nous ouvrons des enquêtes sur les cas où nos actions ont pu causer des dommages aux innocents. Nous demandons à nos soldats et à nos Marines d'obéir à des critères exigeants, et nous enquêtons sur tous les cas d'usage inadmissible de la force ». (...) Quand nous lui avons demandé de réagir aux témoignages des vétérans sur les morts de civils par les forces de la Coalition qui ne sont souvent pas signalées, et généralement pas punies, le porte-parole a simplement affirmé que « toutes les allégations de mauvaise conduite sont prises au sérieux. Les soldats ont l'obligation de signaler immédiatement à leur hiérarchie tout cas de mauvaise conduite ». En septembre dernier, le sénateur Patrick Leahy a décrit comme « honteux » un rapport du Pentagone sur ses procédures pour recenser les pertes civiles en Irak. « Le rapport ne fait que deux pages, a dit Leahy, et il montre bien que le Pentagone fait très peu d'efforts pour déterminer la cause de pertes chez les civils, ou pour comptabiliser les victimes civiles ». Au cours de ces quatre longues années de guerre, le chiffre croissant des pertes civiles pèse déjà lourdement sur le peuple irakien et sur les militaires américains qui ont constaté, ou causé, leurs souffrances. Des médecins irakiens, sous la supervision d'épidémiologistes de l'Ecole de santé publique de l'université Johns Hopkins, ont publié une étude à la fin de l'année dernière, dans la revue médicale britannique The Lancet, qui estime à 601 000 le nombre de morts violentes de civils depuis l'invasion de mars 2003. Les chercheurs estiment que les forces de la Coalition sont responsables de 31% de ces morts violentes, un chiffre qu'ils reconnaissent être sans doute trop bas, puisque « les décès n'étaient pas attribués aux forces de la Coalition si les proches de la victime avaient la moindre incertitude sur l'identité des responsables ». « Le carnage, tous ces civils déchiquetés, tous ces corps déchiquetés que j'ai vu, a dit le caporal Englehart. J'ai commencé à me demander pourquoi ? A quoi est-ce que ça a servi ? Ça devient frustrant. Au lieu d'accuser votre propre hiérarchie de vous avoir placé dans cette situation, vous vous mettez à accuser le peuple irakien... C'est une bataille psychologique constante pour essayer de rester, vous savez, pour rester humain ». « J'ai senti qu'il y avait cette énorme diminution dans ma compassion envers autrui, a dit le sergent Flanders. La seule chose qui a fini par être important pour moi, c'est moi-même et les gars à mes côtés. Et que tous les autres aillent au Diable ». La version originale de ce texte est disponible sur le site du magazine The Nation. Source de la version française: Marianne2007.info Traduction : Philippe Chatenay Articles de Chris Hedges publiés par Mondialisation.ca Articles de Laila Al-Arian publiés par Mondialisation.ca |
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